SOCIOLOGIE – LA LAÏCITÉ À LA CROISÉE DES CHEMINS

Catégorie
REVUE DE PRESSE
Date
lundi 21 septembre 2015

Depuis l'été 2012, en France, le monde catholique est vu par certains observateurs comme en ébullition autour des thèmes comme le mariage mais aussi la fin de vie ou encore les bâtiments des église et leurs usages. Cette tension politique et sociale, par moment très palpable, n'est pas une exclusivité de la religion catholique. En effet, une montée des actes antisémites a été observée et, dans tous les cas, ressentie ; de nombreuses tensions ont parcouru les relations entre des communautés musulmanes et des institutions de la République. Le fait religieux est redevenu en France un objet central du débat social et politique, un élément de clivage et de tension qui nécessite par conséquent d’être exploré par les sciences sociales.


Un grand besoin français  de sciences sociales des religions

La religion, le fait religieux, tient en France une place importante pour des raisons historiques, parce que la religion – en l’espèce, la religion catholique –  a joué une rôle structurant pour la société française pendant des siècles, mais aussi parce que le modèle républicain s'est ensuite construit en partie autour de la fixation de la frontière entre l'État et les religions, et plus particulièrement entre l'État et l'Église catholique, à partir de la notion de laïcité. La montée de phénomènes religieux nouveaux depuis une vingtaine d'années interroge donc en profondeur la société française dans son rapport au religieux et aux religions. En retour, le fait religieux, à la fois comme institution dans la société et comme pratique individuelle, est devenu à la fois un objet de questionnement social, un enjeu politique et une question pour les sciences sociales. 

En préface d’un ouvrage collectif, Catholicisme en tensions, dirigé par Céline Béraud, Frédéric Guguelot et Isabelle Saint-Martin, Danièle Hervieu-Léger pointe un désamour de la part des jeunes sociologues des religions pour cette « bizarrerie », cet objet « banal, vaguement familier, peuplé (éventuellement) de quelques références et souvenirs lointains, et, en même temps, étranger, exotique, ou plutôt saugrenu » qu’est le catholicisme en France. Ce faisant, l’ancienne présidente de l’Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales indique un double angle mort dans le questionnement des sciences sociales sur le fait religieux : d’une part l’absence d’un regard sur la France, et d’autre part l’absence d’un regard français. Dans le même temps, la sociologue, avec l’ensemble des auteurs de ce collectif, met au jour de profondes transformations du catholicisme en France, aussi bien sur le plan des croyances, de la sociologie des fidèles, de la typologie des pratiques et des engagements que dans le rapport plus général à la société. Ces derniers pointent les tensions qui se font jour dans des démocraties libérales comme la France, où l’expression individuelle est encouragée, où le libre exercice de ses croyances est un fondement politique indiscutable et où dans le même temps l’articulation à l’échelle de la collectivité du religieux et du politique n’est posée que sous l’angle de la stricte séparation. En France, on le voit à la mobilisation croissante dans les discours de la notion de laïcité qui n’a jamais été autant utilisée qu’aujourd’hui et paradoxalement par l’ensemble des acteurs aussi bien politiques que religieux.

Il faut prendre au sérieux les constats de Danièle Hervieu-Léger : une société dont une part importante des pratiques sociales est dans un angle mort ne peut que construire de nouvelles tensions et de nouvelles incompréhensions. Un regard sociologique, mais aussi historique, est nécessaire pour décrire, inscrire et objectiver ces tensions. L’enjeu de ce croisement des regards et des méthodologies entre histoire et sociologie, entre événement et temps long, est bien de pouvoir objectiver les tensions actuelles qui ont toutes en commun de questionner le rapport de la République au religieux et donc d’interroger la pertinence autant que l’évolution et les usages de la notion de laïcité en France.

La France face à une interrogation sur la place de la religion dans la société


La Manif pour tous a conduit à s’interroger sur la place de la religion dans l’espace public en France et sur sa légitimité à s’ériger en acteur public dialoguant avec le gouvernement. Au final, l’implication de l’Eglise catholique dans le cadre l’opposition à la loi sur le mariage pour tous questionnait profondément la répartition des rôles établie après la loi de 1905. Pour beaucoup l’idée de laïcité impliquait une séparation stricte des espaces ; le religieux relevant de l’espace privé, il ne devait pas croiser celui du politique. Ces retrouvailles du politique et du religieux mettent en évidence non seulement que la laïcité admet en fait une pluralité de définition mais encore interroge sur le rapport implicite - si ce n’est inconscient - de la République au religieux qui prend profondément ses racines dans la longue durée propre à l’élaboration d’une culture commune.

En France, l'Eglise catholique a joué un rôle structurant pendant plus d'un millénaire, participant aussi bien à l'organisation de la vie quotidienne que donnant du sens aux organisations politiques et sociales, proposant une anthropologie et un discours sotériologique. À partir de la Révolution et au cours du XIXe siècle, quand le courant politique républicain gagne en force, le projet d’une séparation de l’Église catholique, comme des autres cultes reconnus à partir de la Révolution et de l’Empire, et de l’État acquiert une centralité et une réalité qui culminent avec le vote de la loi de 1905. La notion pivot à partir de laquelle se réorganisent les relations entre le spirituel et le politique est celle de la laïcité, qui a été directement empruntée aux catégories de la pensée catholique. Ainsi, la laïcité, qui est considérée juridiquement et politiquement en France comme un principe à valeur constitutionnelle, n'en est donc pas moins le produit d'une construction tout compte fait récente par rapport à la temporalité de l'Eglise catholique et qui de plus lui emprunte une grande partie de son imaginaire du fait religieux. Cette généalogie interroge le politique dans sa relation au spirituel : c’est la fondation de la communauté qui est en jeu et donc ce que nous définissons comme devant entrer dans cette communauté. L’actualité autour de l’accueil de réfugiés syriens fuyant l’État islamique illustre cette part de religieux qu’il y en encore dans notre définition de la communauté politique ; en effet, des maires se sont clairement exprimés : ils n’accueilleront dans leur commune que des chrétiens. Le critère religieux est le premier proposé pour décider de l’intégration à la communauté. La généalogie de la notion de laïcité nous invite donc à comprendre que lorsqu’il y a en France des tensions dans sa compréhension, des interrogations quant à la manière de l’appliquer, lorsque son application est pensée parfois et par certains comme une manière de contrôler la présence d’une religion dans l’espace public, il y va avant tout d’une définition de la communauté politique et de sa capacité à faire place à ce qui apparaît comme relevant de l’altérité.

La violence terroriste de janvier 2015 a profondément interrogé les fondements politiques français. En effet, par la voix de ses auteurs, la violence se proclamait à la fois de nature religieuse et tournée contre des principes fondamentaux du vivre ensemble français. Elle visait, en attaquant un journal satirique, la liberté d’expression et, en visant un magasin casher, le droit de chaque français à vivre selon ses croyances et à ne pas être inquiété à cause d’elles. C’est la visée politique au nom d’une religion qui a conduit, immédiatement après les attentats de janvier en région parisienne, le producteur de l’émission La Fabrique de l’Histoire sur la radio France culture, Emmanuel Laurentin, à faire, à chaud, une histoire de ces événements en train de se passer pour les réinscrire dans le temps long de la République depuis la séparation des églises et de l’Etat. Certaines des contributions de l’ouvrage pointaient que dans l’intervalle, entre le début et la fin du XXe siècle, en France, mais au delà en Occident, les rapports du politique et du religieux avaient profondément changé. D’un côté, le champ d’action politique s’est diversifié, touchant en particulier la vie privée, les personnes, les conditions mêmes de la santé et de la vie, les mœurs et donc rencontrant des questions morales sur  lesquelles les institutions religieuses avaient déjà des positions et se présentaient comme les instances compétentes par nature sur ces domaines. De l’autre, le monde politique s’est aussi, plus directement rapproché des institutions religieuses vues comme des forces électorales. Dans le cadre de l’ouvrage, l’historien Jean-Louis Schlegel, rappelle qu'après le sentiment d'une fin inexorable, quoique lente, du religieux et de la religion face à la science et à la démocratie dans les sociétés occidentales, on a assisté à une forme de retour du religieux. Une des origines de ce retour peut être trouvée dans l'effort conservateur, américain d’abord et européen ensuite, de prendre appui sur des mouvements religieux pour en faire une base électorale. Ainsi, à en Amérique partir du mandat du Président Carter puis à l'occasion de l'élection du président Reagan, on a vu les grandes organisations religieuses évangéliques se transformer en forces politiques pour devenir capables de faire advenir une majorité présidentielle aux États-Unis. En France, l’imbrication, en particulier en contexte électoral, du religieux et du politique se fait croissante à partir de la fin des années 1990. On peut ainsi penser au livre de Nicolas Sarkozy, La République, les religions, l'espérance qui fut son premier pas dans la préparation de sa candidature présidentielle en vue des élections de 2007 et qui remettait au centre du débat politique ce qui était depuis 1905 de l’ordre du religieux et devant donc être tenu séparé. Aujourd'hui, en France comme ailleurs, le religieux est redevenu une catégorie du discours politique qu’il faut, sous peine de malentendus, intégrer à la réflexion sur le politique.

Expression publique et intolérance : la laïcité à l’épreuve dans les démocraties libérales

On assiste donc à la production à des fins politiques de catégories religieuses qui déterminent des groupes sociaux cibles. Cette démarche ouvre alors la voie à des questions fondamentales sur les critères qui définissent un croyant et la manière dont les croyants, comme individus et comme citoyens se rattachent à la communauté politique et y prennent part?

Jean-Louis Schlegel souligne qu'aujourd'hui, dans la définition du religieux, le flou s'accentue et que le terme devient fluide, fuyant et résistant à  la définition. Il souligne que dans le contexte français de la fin des années 1980 le terme de religion s’associe dans certains discours à une forme de violence. Dans cet ordre d'idées, il faut se souvenir que dans les années 1980, les franges les plus extrémistes du catholicisme se sont rapprochées des partis d'extrême droite où là encore une part de violence en politique est assumée en même temps qu’était assumé le projet politique de refondation de la communauté nationale. Le religieux est devenu donc une catégorie trouble du discours politique, tout à à la fois convoquée et suspectée de promouvoir des stratégies propres aux acteurs du champs religieux, toutes religions confondues et troublant donc encore plus la nature et le rôle de la laïcité en France. 

À ce trouble s’ajoute une crise plus profonde de la société française soulignée par le politologue français Gaël Brustier. Son essai sur la Manif pour tous  inscrit ce mouvement dans le cadre de ce qu'il désigne comme une « panique morale » qui ne peut être détachée d'une inquiétude sur l'identité en France, et en Europe. L’ampleur de la panique explique celle de la mobilisation, de la radicalisation des discours, de la violence verbale quand ce n’est pas la violence physique, rêvée ou exercée.

Pris dans une logique de court terme, où les derniers événements informent la vision qu'on se fait du monde, on pourrait facilement – et certains l'ont fait –, dans la foulée des attentats de janvier 2015, faire de cet acte territorial un fait de violence inédit en France qui surgit sans prévenir, comme l’invasion soudaine d’une société par ailleurs tranquille. Il n’en est pourtant rien. On pourrait ainsi aisément faire une liste des violences politiques, définies par leurs auteurs comme inspirées par un sentiment religieux, contre certaines expressions, en particulier artistiques. Or, la violence contre l’art contemporain, pour reprendre des analyses de Nathalie Heinich, s’exerce parce que l’art se propose d’explorer les limites sociales, les confins de l’imaginaire commun et donc de jeter le trouble sur l’ordre établi. Ce faisant, la violence qui s’attaque à ces formes d’art cherche, au contraire, à fixer un ordre, à créer des barrières et des limites, à ordonner et à exclure. Cette violence a cela saisissant pour la société qu’elle la confronte à son rapport à ses propres limites, à ce qu’elle tolère et à la manière dont elle se définit. On peut se souvenir des récentes attaques de catholiques intégristes contre les pièces de théâtre Sur le concept du visage du fils de Dieu de Romeo Castelluci ou encore Golgotha picnic de Rodrigo Garcia. Plus anciennement, on peut se rappeler de l’attentat contre le cinéma qui projetait La dernière tentation du Christ de Martin Scorsese en 1980 ou encore se remémorer comment des partisans de Pie XII ont tenté d’empêcher les représentations de la pièce de Rolf Hochhuth, Le Vicaire, à Paris à la fin des années 1960. À chaque fois, il y a au cœur de la logique violente, voire terroriste, une affirmation quant à la nécessaire subordination de l’espace public à un ordre de croyances religieux. Pour la République française laïque, ces actes ont été et sont toujours des défis de taille qui non seulement questionnent directement l’agencement dans notre société de l’ordre et de la morale, de la création artistique, de l’expression individuelle avec les valeurs collectives. Ces violences commises non pas au nom de la religion, mais au nom d’une non-séparation de l’espace public et de l’espace privé, rejettent le principe de laïcité en tant que celle-ci permet d’organiser la coexistence dans la communauté politique d’opinions et de croyances différentes. En cela, la violence présentée comme d’origine religieuse questionne le rapport à l'altérité en démocratie en interrogeant les limites de la tolérance face à radicalité dans l’espace public. On le voit, la diversification des revendications culturelles et religieuses, qui est le propre des sociétés occidentales contemporaines fondées sur des valeurs de démocratie, d’ouverture et d’individualisme,  mettent en évidence à la fois la nécessité d’un concept de laïcité et en même temps l’importance de réinventer régulièrement.

Ces quelques remarques confirment encore, s’il en était toujours besoin, la nécessité d’une réflexion de grande ampleur sur la place du religieux en France comme en Europe. Ce besoin, important autant qu’impérieux, est, en partie comblé, par une série de publications récentes.

Le fait religieux au cœur des publications en sciences sociales

Quatre publications récentes permettent, en effet, d'explorer ces tensions sociales et ce qu’on peut définir comme un trouble dans la laïcité. Les deux premières publications investiguent les tensions qui habitent tout à la fois la laïcité dans le champ politique français – c’est le cas de l'essai de Jean Baubérot Les 7 laïcités françaises –, et le catholicisme français dans son rapport au politique – l'étude de Céline Béraud et Philippe Portier sur les Métamorphoses catholiques. Au cœur de cette première table ronde, il s'agit de préciser les éléments de ce qui a pu apparaître comme une des crises majeures de la laïcité en France depuis 1905 autour de la loi sur le Mariage pour tous et des polémiques sur le genre à l'école. En revenant sur la construction des polémiques, on comprend alors de quoi est faite la notion de laïcité qui hante les discours politiques français de tous bords mais aussi certaines institutions républicaines comme l'école et en quoi on peut observer – selon l'expression de Jean Baubérot – « une évolution récente » des rapports de force qui définissent le terme de laïcité aujourd'hui. Dans le même temps, on pourra s'interroger sur l'influence dans ces tensions, parfois résumées par l'opposition du gouvernement à l'Église catholique, des débats plus profonds et des métamorphoses qui parcourent non seulement l'institution de l'Église catholique en France mais l'ensemble des catholiques français.

Deux autres livres prennent pour objet cette double tension observée à la fois dans le rapport de la société française au fait religieux et dans celui que l'Église catholique entretient avec la morale sous un angle plus historique et même plus historiographique. Permettant de changer d’échelle à la fois géographique, en passant de la France au monde l’après seconde guerre mondiale, et chronologique, en explorant le fait religieux en France depuis le XIXe siècle, ils donnent les moyens d’éclairer sous d’autres angles le rapport existant en France entre la société française, la République et les religions. L’ouvrage de Muriel Guittat-Naudin sur Pie XII après Pie XII. Histoire d'une controverse montre comment autour des débats et des polémiques sur le rôle de Pie XII et de l'Église face à la Shoah, est en fait en jeu la question des institutions productrices de normes morales après la Seconde guerre mondiale, dans le contexte d'une évolution profonde de la place des institutions religieuses dans la société française. Parallèlement, l'essai de Guillaume Cuchet, Faire de l’histoire religieuse dans une société sortie de la religion, permet de revenir sur la manière dont s'est produite en France la transformation, au sortir du concile de Vatican II, du rapport de l'Église catholique à la société française et à la manière dont l'Église, la papauté et les catholiques envisageaient leurs places dans le monde   

David DOMINé-COHEN

 
 

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  • lundi 21 septembre 2015