QUE PEUT-ON ATTENDRE DU GRAND DÉBAT SUR LA LAÏCITÉ?

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REVUE DE PRESSE
Date
vendredi 18 janvier 2019 00:00

Par Eléa Pommiers,
publié le 17/01/2019 à 19:58 , mis à jour le 18/01/2019 à 09:28

Emmanuel Macron en a fait un sujet du grand débat, alors qu'il prévoit une réforme de la loi de 1905 dans les prochains mois.

Il faut attendre la toute fin de la lettre aux Français d'Emmanuel Macron pour que le sujet soit abordé. La laïcité fait bien partie du programme du grand débat national, juste derrière la question de l'immigration. Une présence qui interroge, quand on sait que la laïcité ne figure pas parmi les revendications des gilets jaunes, ni parmi leurs préoccupations premières.

Mais le président défend son initiative. "J'ai proposé que ce sujet soit au débat. Parce que c'est (...) une vraie préoccupation pour beaucoup de nos concitoyens", a plaidé le chef de l'État mardi, lors du lancement de ce débat à Grand Bourgtheroulde. C'est aussi un sujet sur lequel le président n'a que peu pris la parole depuis le début de son quinquennat, sur lequel la majorité se déchire, et qui doit faire l'objet d'une prochaine réforme qui s'annonce déjà difficile.

Réformer la loi de 1905

"Emmanuel Macron veut aborder un thème qui est une véritable épine dans son pied depuis le début du quinquennat. Il sait qu'il doit bientôt donner sa vision de la laïcité, que sa position est attendue. En incluant ce thème dans le débat, il pourra le faire en donnant l'impression qu'il répond aux gens" , estime Aram Mardirossian, professeur d'histoire du droit à l'université Paris 1.

D'autant que le chef de l'État, après avoir longtemps rejeté cette idée, a finalement décidé de modifier la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l'État, pour mieux encadrer l'islam en France. Une réforme à haut risque, mais qu'Emmanuel Macron souhaite "ambitieuse, pour renforcer la laïcité dans notre pays".

Le chef de l'État a déjà présenté ses pistes de réforme, et souhaite présenter une "ébauche de projet de loi" courant février, avant la fin du grand débat. Dans ces pistes, soumises aux représentants des cultes et aux organisations de sensibilité laïque, le gouvernement prévoit une réforme qui pourrait concerner près de la moitié des articles de la loi.

Étendre les obligations de transparence comptable à toutes les associations cultuelles, nouveaux avantages fiscaux pour leur ouvrir d'autres sources de financement, modification des dispositions pénales de la loi de 1905, renforcer le contrôle administratif... Autant de mesures très techniques, peu susceptibles d'être spontanément débattues dans des assemblées citoyennes.

Débattre pour "tester et légitimer"

"Le président n'a pas prévu de toucher aux deux premiers articles de la loi de 1905 [la liberté de conscience et la neutralité de l'État], qui en définissent l'esprit. Il ne peut donc pas s'agir de débattre de la laïcité en tant que principe", assure Christophe Bellon, historien de la laïcité. Pour lui, cette réforme, même si elle pourra tenir compte des résultats du débat, "restera pleinement aux mains du gouvernement."

Mais faire de la laïcité un sujet du grand débat national n'est pas pour autant vain, ou incohérent. "Il va tester et légitimer", estime Aram Mardirossian. "Si le débat le conforte dans les mesures qu'il a décidées, ça légitimera son action. Sinon, il pourra se laisser la possibilité de reculer en prenant caution de l'avis des citoyens."

"À partir du moment où il ouvrait un thème sur la 'citoyenneté' et le 'vivre ensemble', il ne pouvait pas ne pas en parler", juge pour sa part Christophe Bellon.

"Le gouvernement aura de toute façon beaucoup de difficultés au moment de présenter la réforme. Mettre le sujet au menu du débat peut préparer le terrain parmi la population. On ne peut pas remettre en cause les principes fondateurs de la laïcité, mais on peut pousser les citoyens à se réapproprier - ou à s'approprier - une loi qui est mal connue. Et, peut-être, se rendre compte que la laïcité permet surtout la pacification", analyse l'historien.

Risque que le débat dérive

Emmanuel Macron souhaite en effet que le débat sur le sujet puisse être conduit de "manière extrêmement apaisée", avec la volonté de "sortir de tous les simplismes, et de tous les ostracismes". Mais les inquiétudes sont nombreuses, tant la laïcité provoque souvent des débats politiques houleux.

"Il n'est pas certain que le débat ne dérive pas", prévient Jacques Olivier Boudon, professeur d'histoire à l'université Paris 4. "La question de la laïcité est désormais associée la plupart du temps à celle de l'islam, et, si les gens s'emparent du sujet, c'est sûrement de cela qu'ils vont parler."

D'autres sont plus catégoriques. "C'est l'islam qui questionne le plus notre laïcité, c'est évidemment ce qui va cristalliser le débat", affirme Aram Mardirossian. "Et, en la matière, ça peut que mal se passer. C'est trop passionnel, ça touche trop à l'irrationnel... Mais c'est toujours mieux que de ne pas en parler." Pour le chercheur, la contestation se cantonne pour l'instant essentiellement aux thèmes économiques et sociaux, "mais si demain elle s'étend aux questions religieuses, ethniques, ça sera beaucoup plus violent". En prenant les devants, Emmanuel Macron peut tenter de désamorcer ce risque.

Occasion d'un "discours fondateur" ?

Reste qu'un débat ouvert pourrait voir s'affronter, sans avancer, les différentes conceptions de la laïcité, qui se fondent toutes sur cette même loi de 1905 dont Emmanuel Macron entend "conserver la philosophie". "La loi de 1905 (...) est une loi de liberté, qui permet dans notre pays de croire ou de ne pas croire, de croire à toutes les religions sans être ennuyé, et de respecter absolument toutes les lois de la République en croyant à une religion ou pas. C'est ça la laïcité", a déclaré le président au lancement du grand débat.

"Le principe posé par la loi est très clair, mais aussi très général", précise Aram Mardirossian. "Il laisse une large part d'interprétation politique, c'est pour cela qu'on voit émerger des conflits au cas par cas. Au fond, on attend d'Emmanuel Macron une théorie de la laïcité qui puisse trancher entre les différentes conceptions, mais c'est très délicat."

Le président a promis qu'aucun sujet ne serait interdit lors du débat. Il s'est aussi, et surtout, engagé à apporter une réponse aux citoyens sur tous les sujets qu'il a lui-même listés dans sa lettre. L'occasion, peut-être, de livrer son "discours fondateur" sur la laïcité, souvent annoncé, jamais prononcé.

Source : https://www.lexpress.fr/actualite/societe/que-peut-on-attendre-du-grand-debat-sur-la-laicite_2057650.html

 
 

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