« MONTRER LE FAIT RELIGIEUX DANS TOUTE SA DIVERSITÉ PASSIONNE LES ENFANTS »

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REVUE DE PRESSE
Date
dimanche 25 novembre 2018 00:00

INTERVIEW. Le philosophe Yves Michaud publie avec Sébastien Clerc un manuel sur l'enseignement du fait religieux à l'école. Décoiffant. Par Catherine Golliau

Enseigner le « fait religieux » en classe ? Ce n'est pas simple. Parmi les nombreux livres publiés ces derniers mois pour aider les enseignants, Parler de religion en classe d'Yves Michaud et Sébastien Clerc se singularise par sa méthode et la manière dont il met les catégories religieuses (chrétiennes, juives, musulmanes, bouddhistes, etc.) à distance pour mieux se concentrer sur le doute, le fondamentalisme, les repères républicains, etc. Si Sébastien Clerc est enseignant, Yves Michaud, lui, est philosophe, essayiste et spécialiste du parler « cash ». Le Point lui a demandé quel était son « discours de la méthode ».

Le Point : Vous êtes connu comme un spécialiste de l'esthétique, ancien directeur de l'École des beaux-arts et pourfendeur des dérives de l'art contemporain. Certainement pas comme un historien des religions. Pourquoi vous être lancé dans un livre sur l'art d'apprendre les religions à l'école ?

Yves Michaud : J'ai aussi longtemps participé à l'Université de tous les savoirs et travaillé avec les enfants des écoles. Je suis un militant de l'éducation et de la pédagogie. Après l'attentat contre Charlie Hebdo en 2015, j'ai téléphoné à Sébastien Clerc, qui enseigne le français et l'histoire-géographie en lycée professionnel dans le 93, et avec qui j'avais déjà fait un livre pour les professeurs, Face à la classe. Il y traite du quotidien du prof et, moi, je m'occupe du cadrage conceptuel de notions comme « autorité », « sanction », etc. Je lui ai proposé ce nouveau projet sur le fait religieux. Car les professeurs n'ont pas été formés pour l'enseigner. Il existe certes des commissions censées travailler sur ce sujet depuis des années, mais cela ne débouche sur rien. Or, il faut, il aurait fallu, aller vite. L'ignorance est terrible. Et je ne parle pas seulement des lycéens, mais aussi des professeurs. D'où mon idée d'avoir une approche nouvelle, en partant du terrain. Nous avons mis deux ans et demi à ajuster notre propos. Sébastien Clerc se charge de l'approche pédagogique et moi de la partie conceptuelle. Je présente ce qu'est l'islam ou le judaïsme, mais aussi la création, le fanatisme, la magie, la liberté, etc. Sur le principe de la boîte à outils. Quand un enfant dit « c'est quoi, un blasphème ? », il faut que le prof, l'infirmière de l'école ou la mère puissent répondre.

Pour chaque religion, vous présentez le « point de vue républicain » et votre index est « un index républicain sur les religions ». Pourquoi ?

On est dans l'école de la République, non ? Le professeur doit être neutre du point de vue religieux, mais il doit aussi enseigner les principes de la République. Déjà, en 1848, le philosophe Charles Renouvier publiait un manuel républicain. Nous n'inventons rien.

Curieusement, vous ne proposez pas de fiche détaillée sur la laïcité…

On ne l'aborde pas directement dans une fiche, pour plusieurs raisons. D'abord, parce que la laïcité à la française est un concept difficile à expliquer. Ensuite, il est daté, car il a été conçu pour lutter contre le seul catholicisme. Enfin, c'est devenu un épouvantail pour beaucoup d'enfants d'origine musulmane qui assimilent ce mot à l'islamophobie. Aujourd'hui, nous sommes dans une situation très particulière. J'ai un ami artiste qui avait l'habitude d'aller dans les lycées pour travailler avec les enfants. Aujourd'hui, il ne veut plus. Pourquoi ? Parce que la première chose que les élèves lui demandent, c'est : « Tu crois en Dieu ? » C'est une question banale dans les milieux musulmans. On ne t'écoute que si tu crois en Dieu. Sinon, tu es un infidèle, et donc tout ce que tu dis est contestable.

Il faut donc apprendre à détourner le sujet. Dire que la question ne se pose pas dans le cadre de la relation pédagogique, qu'il existe une séparation stricte des croyances religieuses et de l'éducation. C'est la loi de séparation de l'Église et de l'État de 1905.

Pourquoi parler de la magie ?

Les rituels magiques sont présents dans beaucoup de religions, par exemple l'animisme ou le zoroastrisme. Et si les religions monothéistes se sont souvent construites contre la magie, elles acceptent pour certaines le principe des miracles… Une amie professeure au Mexique me disait récemment qu'après la première secousse d'un tremblement de terre, c'est la panique, mais qu'après la deuxième, tout le monde est à genoux pour invoquer Dieu…

Et le diable ?

C'est la figure du mal, toutes les religions lui font sa place.

Mais ce livre peut-il prétendre à la neutralité ?

Ma neutralité consiste à montrer toutes les facettes du fait religieux. C'est une approche anthropologique, qui correspond à la diversité des publics concernés, qui, dans un même lycée, peuvent venir de 40 traditions différentes. Ainsi, je ne pensais pas utile de parler de l'animisme. Mais Sébastien m'a fait comprendre que beaucoup d'élèves d'origine africaine sont animistes et musulmans. Pourquoi leur parler du seul islam, et pas du polythéisme ? Montrer le fait religieux dans toute sa diversité passionne les enfants. Chaque groupe social a sa manière de concevoir sa religion, et quand on se rend compte de cela, cela rend tolérant. Le fait religieux, c'est l'immense expérience de la vie humaine. La découverte de saint Paul en quatrième chez les jésuites m'a détourné de Dieu : ce type qui avait commis des atrocités et qui se baladait en donnant des leçons à tout le monde et en se montrant toujours aussi intolérant m'était insupportable. J'ai horreur du fanatisme. Mais un jour, j'ai rencontré un chauffeur de taxi musulman qui m'a demandé à moi aussi si je croyais en Dieu. Je lui ai répondu que j'étais plutôt bouddhiste. Il m'a expliqué que c'était une sagesse. Pourtant, c'était un fondamentaliste qui avait des règles pour tout. Mais il se disait particulièrement heureux depuis qu'il était devenu un « supercroyant », car il se sentait bien encadré…

Votre ami Sébastien Clerc utilise un bol rempli d'eau sur lequel il frappe pour rappeler sa classe au silence…

Oui, il lui permet d'éviter de crier. Le son est un rappel à l'ordre qui ne traumatise pas, qui aide à instaurer le calme en douceur. Cela fait partie de l'éthologie de la relation pédagogique. Ce qui n'empêche pas la fermeté. Aujourd'hui, c'est ce qui fait défaut.

Parce que les professeurs en zones dites difficiles sont trop jeunes ?

Non. Les profs connaissent bien leurs programmes. Ils sont souvent motivés, ils se débrouillent et, si le directeur d'établissement est bon, ils font un travail formidable. Un « vieux » prof non habitué à ce type de public aura du mal à se faire entendre et respecter. Mais il faut que l'Éducation nationale et l'État en général les soutiennent. La République, ce n'est pas seulement un guichet qui donne des prestations. Trop de gens aujourd'hui confondent liberté, égalité, solidarité avec transferts sociaux. Il faut pour cela bien former les gens, et donc une formation de qualité des professeurs. L'université depuis vingt ans est en chute libre. Ce ne sont pas les élites en elles-mêmes qui sont en cause, mais le fait qu'il y en a de moins en moins. Il faut réfléchir à la manière d'en former de nouvelles.

Yves Michaud a dirigé les Beaux-Arts de 1989 à 1997, philosophe empiriste, spécialiste d'esthétique, directeur de l'Université de tous les savoirs, il est l'auteur, entre autres, en 2011, de Qu'est-ce que le mérite ? (Folio) et L'Art à l'état gazeux (Fayard) et en 2016 de Contre la bienveillance (Stock).

Source : https://www.lepoint.fr/culture/montrer-le-fait-religieux-dans-toute-sa-diversite-passionne-les-enfants-25-11-2018-2274264_3.php

 
 

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