ÉDOUARD TÉTREAU : "LE RELIGIEUX S'INVITE TROP DANS LE POLITIQUE"

Catégorie
REVUE DE PRESSE
Date
vendredi 5 mai 2017

Tentation lepéniste, GPA, famille... L'homme qui est un des relais d'Emmanuel Macron vers les milieux catholiques démine les sujets qui fâchent.
Propos recueillis par Jérôme Cordelier

Édouard Tétreau est un expert financier reconnu qui conseille des familles industrielles et des dirigeants d'entreprise dans leur stratégie. Mais né à Soissons, dans une famille « de la droite catholique provinciale », « très marqué par les jésuites » dont il fut l'élève à Paris, ce quadragénaire est aussi un chrétien engagé. À plus d'un titre.

Dans son dernier essai, le quatrième, Au-delà du mur de l'argent (Stock), Édouard Tétreau décortique avec brio la pensée économique du pape François, et notamment ses offensives contre une économie asséchée par deux forces dominantes et inhumaines : la finance et les nouvelles technologies. Et l'homme est également un proche d'Emmanuel Macron, qu'il a rencontré en 2010 et qu'il accompagne depuis le début dans l'aventure d'En marche !, de façon informelle en tissant des liens, à l'instar aussi de Jean-Pierre Mignard, entre le candidat et le monde catholique. Sans se départir, comme on va le voir à la lecture de cet entretien, de son côté incisif et iconoclaste, la liberté de penser, en somme...

Le Point.fr : Les grandes autorités protestante, juive et musulman appellent à voter Emmanuel Macron . Sont-elles dans leur rôle ?

Édouard Tétreau : Je n'en suis pas certain. Dans les Évangiles, il est écrit qu'il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César. Je suis catholique, croyant, et très préoccupé par la façon dont les religions s'invitent désormais automatiquement dans le champ politique, non seulement dans le débat, mais aussi dans la décision. Le religieux s'invite trop dans le politique, cela devient une norme. Je comprends que des personnalités religieuses s'expriment, en conscience, au nom d'une certaine idée qu'elles se font de la dignité humaine ; et d'ailleurs, je constate qu'aucune personnalité spirituelle de premier plan n'appelle à faire battre mon candidat. Mais qu'elles parlent au nom de leur religion ou de leur institution, c'est dangereux.

La Conférence des évêques de France (CEF), comme en 2002, n'a pas exprimé de consigne de vote. Que pensez-vous de ce silence ?

Qu'il est le fruit de ce que veut, depuis des décennies sinon un siècle, l'essentiel de la classe politique française : que l'Église de France se taise et n'ait plus voix au chapitre. Subitement, on la presse de prendre position ! Je trouve cela un peu facile. L'Église n'est pas un accessoire que l'on sort tous les cinq ans au gré des campagnes présidentielles.

Je constate que plusieurs évêques se sont clairement exprimés sur le sujet, à titre personnel. Cela dit, en discutant récemment au Vatican de la possibilité d'un voyage du pape François en France, j'ai pu mesurer le décalage entre l'enthousiasme, la dynamique de renouveau chrétien dans notre pays et la prudence excessive d'une certaine génération d'évêques français. Si vous me permettez ce clin d'œil, je dirais qu'ils ont peut-être besoin eux aussi de se renouveler et de se mettre... en marche ! Le pape François les y invite d'ailleurs régulièrement.

Que dites-vous à vos coreligionnaires tentés par voter Marine Le Pen ou par s'abstenir ?

La communauté catholique française reflète la société française dans toutes ses composantes. La tentation lepéniste est aussi importante chez les catholiques que dans le reste de la population. Il y a chez les catholiques une même proportion qu'ailleurs de gens qui souffrent, qui ont peur du déclassement et de la vitesse avec laquelle les bouleversements technologiques et l'évolution des mœurs chamboulent leurs vies et leurs repères. Nous devons apporter des réponses concrètes à leurs angoisses. Or, on l'a bien vu lors du débat télévisé entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, il y a d'un côté un candidat qui travaille sur le réel et cherche des solutions, et une candidate qui agite des fantasmes et fait commerce des peurs. J'invite les catholiques qui hésitent encore, à reprendre non pas quelques paragraphes, mais l'entièreté de la doctrine sociale de l'Église. Elle met au cœur l'option préférentielle pour les pauvres, les plus fragiles, avec tout ce qui en découle comme choix de société.

Le projet d'Emmanuel Macron s'appuie sur la doctrine sociale de l'Église ! ?

Je ne suis pas l'exégète du programme d'En marche ! ni de la DSE ! Mais je constate que le souci du bien commun, l'attention concrète portée aux pauvres et aux modestes, ainsi que l'accueil des déracinés de la terre, sont particulièrement présents dans ce projet. Et cela se fait sans angélisme : Emmanuel Macron est aussi le candidat qui présente l'offre sécuritaire la plus solide, la plus clairement affirmée en prévoyant le recrutement de 10 000 policiers et gendarmes, la construction de 15 000 places de prison supplémentaires et une procédure judiciaire accélérée pour certains actes de délinquance, afin que toute peine prononcée soit effectivement exécutée. Le bien commun, ce n'est pas le laxisme, sinon ce sont toujours les plus faibles et les plus exposés à la violence qui sont les premières victimes.

La doctrine sociale de l'Église convient-elle à un candidat libéral, que même certains attaquent comme étant celui de la finance ?

Sur la finance et le libéralisme débridé, vous constaterez par vous-même que le programme d'Emmanuel Macron fait une large place à la régulation, à l'action politique qui vise à éviter les dérives d'un système financier livré à lui-même. L'Église n'a rien contre la création de richesses à condition qu'elles profitent à tous et ne nuisent pas à notre « maison commune », pour reprendre les termes de l'encyclique Laudato Si du pape François. La doctrine sociale de l'Église n'est pas hostile au libéralisme : la liberté est constitutive de la dignité de la personne humaine. Elle combat en revanche toutes les formes d'États Léviathan qui oppressent les libertés individuelles, notamment la liberté d'entreprendre. La religion chrétienne est une religion de la liberté, certainement pas de la soumission à un ordre supérieur. Elle est antinomique avec les variantes dégradées du communisme que sont aujourd'hui les offres mélenchoniste – un communisme repeint en vert – et lepéniste – un national-communisme.

Comprenez-vous que les catholiques, qui ont voté massivement pour François Fillon au premier tour, aient du mal à se reconnaître dans les deux candidats finalistes ?

Je comprends qu'ils soient déboussolés. Ils ont déjà été assez désorientés par les conditions du maintien de la candidature de François Fillon. J'ai beaucoup entendu autour de moi dire : « Il nous a terriblement déçus, mais on va quand même voter pour lui. » Je comprends qu'ils soient maintenant à nouveau désorientés par un candidat qu'ils ne connaissent pas assez bien. Mais je leur demande de juger Emmanuel Macron sur ses intentions, d'abord, en soulignant notamment qu'il a maintes fois affirmé, au grand dam d'une partie de certains de ses soutiens, que la GPA sous son quinquennat, c'était niet ! Pour les actes, ils suivront d'autant plus clairement qu'Emmanuel Macron aura pu construire aux législatives une majorité solide incluant la droite républicaine, voire s'y appuyant. Celle qui refuse le flirt avec le FN, dans lequel s'est tristement engagé monsieur Wauquiez.

Emmanuel Macron n'est donc pas « le candidat anti-famille » comme le dit la Manif pour tous ?

Il faut vider le fantasme. Sa vie de famille est peut-être recomposée comme celle de millions de Français, et originale. Elle n'en reste pas moins une vraie vie de famille. Je ne vais pas parler à sa place de ce registre, mais sa famille est consubstantielle à son engagement, et elle est présente auprès de lui à chaque étape importante. Qui suis-je, qui serions-nous, les familles catholiques, pour décerner des brevets de bonne conduite familiale ?

Les catholiques ont-ils à craindre du projet d'Emmanuel Macron ?

Je ne vois pas en quoi. Ma vraie crainte pour l'identité chrétienne, la paix et la prospérité de mon pays, c'est la coalition des enfants de 1793. Je m'explique. Les générations politiques précédentes ont construit un monstre : le mélencho-lepénisme. Quand vous lisez de près les programmes et même les langages, vous retrouvez dans les offres du FN et des Insoumis le même code jacobin, violent, liberticide de la Terreur. La seule nuance est que les uns excitent la haine de l'étranger tandis que les autres font du « riche » le bouc émissaire à jeter par la falaise. Voilà ce contre quoi les catholiques, les démocrates et tous les Français attachés à une certaine idée de la France auront à se battre dans les années qui viennent.

Source : http://www.lepoint.fr/presidentielle/edouard-tetreau-le-religieux-s-invite-trop-dans-le-politique-05-05-2017-2124980_3121.php

 
 

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