G. CHEVRIER : LA LAÏCITÉ, GRANDE PERDANTE DU DÉBAT "PRÉSIDENTIEL"

Catégorie
REVUE DE PRESSE
Date
jeudi 4 mai 2017

Guylain Chevrier, docteur en histoire, formateur et chargé d’enseignement à l’université, ancien membre de la mission Laïcité au Haut Conseil à l’Intégration. 4 mai 2017

"Ce débat aurait pu porter sur les valeurs propres à chaque projet, où se trouve engagé l’avenir de notre République, inséparable de la laïcité. Un sujet de préoccupation qui rassemble largement les Français, élément premier dans l’ordre de leur lien commun. Il n’en a rien été.

On le doit d’abord aux journalistes, qui n’ont pas su contenir les participants au débat pour garantir que soit abordé l’ensemble du spectre des projets. Cela tient aussi de la responsabilité des deux candidats, alors que c’était sans doute Marine Le Pen qui avait le plus intérêt à interpeller sur cette question son adversaire. Elle n’a pas su imposer ses thèmes favoris, comme la laïcité ou l’immigration. La laïcité a été abordée à partir de l’école, Marine Le Pen proposant qu’en son nom on interdise les signes religieux à l’Université, à l’entreprise, ce qui fait débat dans notre société par-delà la sphère frontiste. Des propositions qui reçoivent d’ailleurs un soutien majoritaire des Français dans les enquêtes d’opinion.

Elle devait proposer aussi de les interdire dans l’espace public, franchissant là une limite au-delà de laquelle, elle ne peut être que difficilement suivie. Cette dernière proposition renvoie la laïcité à une interdiction totale d’expression des cultes, dévoyant son sens pour rejoindre l’argument de ceux qui, pour la combattre, la désignent comme un instrument tourné contre les religions [1]. La laïcité au contraire protège le droit de croire et de ne pas croire, la liberté de conscience, la liberté d’exercer pour le croyant son culte dans le respect de la loi. Elle protège d’autant mieux chacun dans ses convictions qu’elle n‘en privilégie aucune. C’est un principe d’intérêt général qui protège la liberté de chacun dans ses choix de vie, et ainsi s’oppose à l’assignation des uns ou des autres à des groupes selon la couleur, l’origine, la religion, et s’oppose donc à la segmentation de notre société qui conduit au communautarisme.

Si on ne retrouve pas ces éléments de définition chez Marine Le Pen et pour cause, car sa laïcité pour le moins s’en éloigne, côté Macron, ce fut silence radio sur le sujet, de façon assez inquiétante. Il a été aidé en cela, d’une certaine façon, par la journaliste Nathalie Saint-Cricq (France 2), qui coupera la candidate pour passer à un autre sujet, « La limitation du nombre de parlementaires », qui de façon évidente anime prioritairement les soirées des Français. Il n’aura pas ainsi à s’expliquer sur sa déclaration selon laquelle « Il n’y a pas une culture française mais une culture en France, elle est diverse… » [2]. Ceci pourtant allant dans le sens d’un multiculturalisme qui tourne le dos à la laïcité.

La priorité nationale ne viendra pas non plus dans le débat, pourtant centrale dans le programme de Marine Le Pen, qui propose que seuls les Français bénéficient de certains droits. Proposition qui quitte déjà cette égalité de traitement devant la loi qui est au fondement de la laïcité, de l’idéal républicain.

Sous l’angle du terrorisme, qui résonne aussi des enjeux de la laïcité face à la montée du communautarisme, terreau de la radicalisation, Marine Le Pen interpellera Emmanuel Macron sur l’islam radical, bien plus intransigeante que ce dernier sur le sujet. Mais surtout, elle dénoncera le soutien que le candidat d’En marche a reçu de l’UOIF, aujourd’hui rebaptisée « Musulmans de France » [3]. Il ne rejettera pas ce soutien, avançant pour s’en défendre, que toute organisation, dont l’UOIF, qui ne respecterait pas les lois de la République, serait immédiatement interdite s’il était élu.

Il devait ensuite éluder ce que lui rappelait alors la candidate du FN, que cette organisation haineuse contre la République a déjà, à maintes reprises, invité des individus à s’exprimer à son congrès annuel [4] pour y tenir des propos totalement contraires aux Droits de l’homme, loin du respect des lois de la République, comme la lapidation des femmes défendue par un Hani Ramadan, qui ne constituent rien de moins que la justification d’appels au meurtre au nom du fondamentalisme religieux.

Le thème de l’immigration sera abordé à travers la question des frontières, Marine Le Pen défendant un projet de contrôle de celles de la France, alors qu’Emmanuel Macron défendra celles de Schengen, les frontières européennes. Mais aucune référence ne sera faite à l’intégration, qui est pourtant un des enjeux majeurs de l’immigration, qui mobilise les principes républicains au rang desquels la laïcité tient un premier rôle.

Emmanuel Macron fera sans le nommer un lien avec l’intégration, lorsque que sous les interpellations de sa contradictrice, il redira penser que « Nous avons notre part de responsabilité » dans le fait que des jeunes « élevés dans notre pays » se radicalisent, jetant le trouble sur la République et dédouanant le phénomène de ses causes, un extrémisme religieux dont la prolifération n’épargne aucun pays, sous la bienveillance de partenaires « amis » du continent arabique ayant pour de bon, eux, leur part de responsabilité.

La candidate du Front national reviendra sur la déclaration faite par son concurrent en Algérie, selon laquelle la France, avec la colonisation, aurait commis un « crime contre l’humanité », risquant bien ainsi de justifier une radicalisation qui se répand sur fond de victimisation et de haine de la République.

Au final, la laïcité, cette question si décisive pour les Français et notre cohésion sociale, la lutte contre la radicalisation, aura été à peine effleurée, parfois déformée, détournée ou indirectement attaquée, avec la République. Si l’on peut juger de savoir qui a remporté le débat, on peut être certain que les Français eux, de ce côté, l’ont perdu."

Source : http://www.laicite-republique.org/g-chevrier-la-laicite-grande-perdante-du-debat-presidentiel-atlantico-fr-4-mai

 
 

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